On vous a beaucoup appris. À lire, à compter, à écrire. À tenir un emploi, à remplir un dossier, à attendre votre tour. Des compétences réelles, qui font de vous quelqu'un de fonctionnel en société.
Mais au milieu de tout cela, on a oublié de vous dire une chose. Presque tout, autour de vous, est un jeu. Un jeu au sens strict.
Autour de vous il n’y a que des joueurs, des coups, des gains, et des règles qui décident qui gagne et qui perd.
Chaque négociation est un jeu. Chaque embauche, chaque rupture, chaque alliance, chaque trahison, chaque relation quelle que soit sa nature… Les gens autour de vous font des coups, en permanence, qu'ils en aient conscience ou non.
Certains connaissent les règles et jouent. D’autres sont totalement ignorant et vivent comme des bisounours.
Et quand ces derniers perdent, une promotion qui leur échappe, un associé qui les double, une relation où ils donnent tout sans rien recevoir, ils ne se disent pas qu'ils ont mal joué. Ils se disent qu'ils n'ont pas eu de chance, ils accumulent de haine…
La chance n'a presque rien à voir là-dedans. Ce qu'ils prennent pour de la malchance est, le plus souvent, une partie qu'ils ont perdue sans savoir qu'elle se jouait.
Pour comprendre ces règles, il faut commencer par les regarder là où elles ont failli tout emporter. Entre deux empires, avec la survie de l'espèce sur la table.
1-Deux empires, une mécanique :
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, deux puissances restent debout : Les États-Unis et l'Union soviétique dirigée par la RUSSIE. Les Américains ont la bombe atomique. En 1949, les Soviétiques l'ont aussi.
À partir de là, les deux pays entrent dans une logique dont aucun ne voulait, mais dont aucun ne pouvait sortir.
Le raisonnement, des deux côtés, est le même : Si l'autre produit des armes et que je n'en produit pas, je suis à sa merci. S'il n'en produit pas et que j'en produit, je le domine. Et si nous en produisons tous les deux, au moins je ne suis pas en position de faiblesse.
Quoi que fasse l'adversaire, la conclusion ne change jamais. Produire. Alors les deux produisent. Et ils ne s'arrêtent pas.
En 1967, les États-Unis possèdent plus de 31000 têtes nucléaires. L'Union soviétique continue, les dépasse, et atteint son sommet vers 1986, environ 40000. Une fraction de ces armes aurait suffi à rayer l'adversaire de la carte. Ils en avaient des dizaines de milliers.
Aucun des deux n'en voulait autant.
Aucun des deux ne pouvait s'en servir sans périr à son tour.
Chaque dollar englouti dans ces arsenaux était volé aux écoles, aux routes, aux hôpitaux. Les deux pays le savaient. Et les deux ont continué pendant 40ans.
Pourquoi ? Parce qu'aucun ne pouvait se permettre d'être celui qui s'arrête pendant que l'autre continue. La peur n'était pas que l'adversaire soit méchant.
La peur était d'être le naïf, celui qui baisse la garde et se fait écraser. Cette peur, à elle seule, a suffi à empiler 40000 mille bombes que personne ne désirait.
Ce n'est pas de la folie. C'est une mécanique, si régulière qu'on peut l'écrire, la calculer, la prévoir. Et c'est exactement ce que des chercheurs ont fait. Ce mécanisme porte un nom : La théorie des jeux.
Née dans les années 1940, elle a depuis valu le prix Nobel à plusieurs de ceux qui l'ont approfondie.
Thomas Schelling a reçu le sien en 2005 pour avoir éclairé, précisément, cette logique de conflit et de coopération entre les deux Grands. Elle n'est pas une curiosité d'amphithéâtre.
Elle a été forgée dans les centres de stratégie de l'armée américaine, à la RAND Corporation, par des hommes payés pour comprendre comment deux ennemis rationnels décident de coopérer ou de se trahir.

2-La règle qui ouvre tout le reste :
Si vous ne deviez retenir qu'une idée de toute la théorie des jeux, ce serait celle-ci : Votre meilleur choix dépend toujours de ce que l'autre va faire.
Quand vous négociez un salaire, décidez de faire confiance, ou choisissez de tenir parole, il n'existe pas de bon choix dans l'absolu.
Le bon choix dépend de ce que fait l'autre joueur, et lui, au même instant, ajuste le sien à ce qu'il croit que vous allez faire. Vous jouez l'un contre l'autre, chacun tâchant de deviner l'autre.
Et toute partie, aussi compliquée soit-elle, se ramène à deux gestes : Coopérer ou trahir. Tenir parole ou la rompre. Partager ou prendre.
Tout le reste n'est qu'une variation sur ces deux mouvements. Une fois qu'on voit cela, on voit la structure sous chaque relation.
À chaque tour, chacun choisit, en silence, de coopérer ou de trahir.
Reste à comprendre pourquoi, si souvent, des gens qui auraient tout intérêt à coopérer finissent par se trahir. Cette question a été enfermée, il y a 70ans dans une petite histoire de deux prisonniers.
3-Jonathan et vous dans 2 pièces :
En 1950, dans ces mêmes centres de stratégie où l'on étudiait la course aux armements, deux chercheurs imaginent une situation.
Un mathématicien, Albert Tucker, lui donne sa forme définitive et un nom : Le dilemme du prisonnier. Et le plus simple, pour le comprendre, c'est de vous y placer vous-même.
Imaginez. Vous et un complice, appelons-le Jonathan, venez d'être arrêtés par la police après un coup monté ensemble.
On vous sépare dès le commissariat. Vous dans une pièce, Jonathan dans une autre.
Vous ne pouvez plus communiquer, plus vous concerter, plus rien. Et un policier vient vous proposer, à chacun séparément, exactement le même marché.
Si vous dénoncez Jonathan et qu'il garde le silence, vous sortez libre, et lui prend 10 ans de prison.
Si vous vous taisez tous les deux, faute de preuves, vous prenez chacun 6 mois.
Et si vous vous dénoncez mutuellement, vous prenez chacun 5ans.
Vous voilà seul dans cette pièce. Vous ne savez pas ce que Jonathan est en train de décider de l'autre côté du mur. Alors vous réfléchissez.
S'il se tait, j'ai intérêt à le dénoncer, je sors libre au lieu de prendre 6 mois.
S'il me dénonce, j'ai encore intérêt à le dénoncer, 5 ans au lieu de 10. Quoi qu'il choisisse, votre calcul vous pousse vers la même conclusion : Le trahir.
Le problème, c'est que Jonathan, seul dans sa pièce, suit exactement le même raisonnement à votre sujet. Vous vous dénoncez donc tous les deux. Et vous prenez 5 ans chacun. Alors que si vous vous étiez tus, vous seriez ressortis tous les deux dans six mois.
Regardez bien ce qui vient de se passer en vous. Vous n'aviez aucune envie de nuire à Jonathan. Vous l'avez trahi par peur qu'il vous trahisse le premier. C'est cela, le piège.
La trahison ne naît pas de la méchanceté, mais de la peur. Chacun se protège, et en se protégeant, condamne les deux.
C'est la même peur qui a empilé 40000 mille bombes. Et c'est la même qui gouverne des situations infiniment plus petites, infiniment plus proches de vous.
Deux collègues qui pourraient se couvrir et qui se sabotent, chacun craignant que l'autre ne s'attribue le mérite.
Un couple où l'un cesse de se donner parce qu'il sent l'autre se retirer, et où ce retrait précipite justement ce qu'on redoutait.
Des associés qui se surveillent au lieu de bâtir, persuadés que l'autre prépare déjà sa sortie.
À chaque fois, la même mécanique. Deux personnes se trahissent non parce qu'elles sont mauvaises, mais parce qu'aucune n'ose être celle qui fait confiance la première.

4-Comment on sort du piège :
Si l'histoire s'arrêtait là, elle serait désespérante. La raison elle-même nous pousserait à trahir. Mais souvenez-vous de ce qui rendait ce piège possible.
Avec Jonathan, le jeu ne se jouait qu'une seule fois. Un complice d'un soir, une seule affaire, et vous ne deviez plus jamais le recroiser. Aucun lendemain, aucun compte à régler plus tard.
Or, regardez votre vie réelle. Combien de gens disparaissent vraiment à jamais après une seule interaction ? Presque personne.
Votre collègue, vous le reverrez demain.
Votre associé, à la prochaine décision. Votre conjoint, ce soir.
Vos relations ne sont pas des parties uniques. Elles se rejouent encore et encore, avec les mêmes personnes, pendant des années. Et ce simple détail, le fait qu'on se revoit, fait voler le piège en éclats.
Car si vous trahissez quelqu'un aujourd'hui et que vous devez le retrouver demain, il s'en souviendra, et il vous le fera payer après-demain.
La trahison qui rapportait gros en une seule partie devient ruineuse quand la partie recommence sans fin. Soudain, coopérer cesse d'être de la naïveté.
C'est le calcul le plus froid qui soit. On a voulu savoir, précisément, quelle attitude l'emportait sur la durée :
En 1980, un chercheur, Robert Axelrod, a organisé un tournoi.
Il a demandé à des spécialistes du monde entier de lui envoyer des stratégies, sous forme de programmes informatiques, pour jouer au dilemme du prisonnier des centaines de fois d'affilée.
Il les a toutes fait s'affronter. Les plus agressives, celles qui trahissaient sans pitié, ont perdu. La gagnante était la plus simple de toutes, quatre lignes de code, envoyées par un certain Anatol Rapoport. Elle s'appelait Tit for Tat. Donnant-donnant.
Sa règle tenait en 4 principes, et je vous les donne, parce qu'ils valent pour bien autre chose qu'un tournoi :
A- Bienveillant : Vous commencez toujours par coopérer. Vous ne trahissez jamais le premier. C'est ainsi qu'on se signale comme un partenaire de haute valeur, avec qui il fait bon s'allier.
B- Vigilant : Dès que l'autre vous trahit, vous réagissez immédiatement. Pas de seconde chance gratuite, pas de "ce n'est pas grave". Vous répondez au coup suivant, en coupant l'accès, en suspendant l'accord, en retirant ce que vous apportiez.
Si vous ne punissez jamais, vous envoyez à tout le monde le signal que vous êtes une cible exploitable.
C- Clément : Si l'autre comprend la leçon et recommence à coopérer, vous recoopérez aussitôt. Vous ne restez pas enfermé dans la rancune, parce qu'une guerre éternelle finit par détruire la valeur des deux côtés.
D- Clair : Votre entourage doit savoir exactement comment vous fonctionnez. Votre règle doit être lisible par tous. Loyal avec ceux qui sont loyaux, implacable avec ceux qui vous trahissent.
Quand les gens savent que vous trahir coûte cher et que vous être fidèle rapporte, la plupart choisissent la fidélité d'eux-mêmes.
C'est si simple qu'on la croirait naïve. Et pourtant, jetée contre des dizaines de stratégies plus retorses, elle les a toutes battues.

5-Cesser de jouer à l'aveugle :
Revenez maintenant à l'idée du début.
Votre vie est une longue suite de jeux, emboîtés les uns dans les autres.
La plupart se répètent, les mêmes personnes, les mêmes tables, encore et encore. Vous ne les contrôlerez jamais tous. Personne ne le peut. Les meilleurs joueurs perdent des parties.
Mais il y a une différence immense entre perdre une partie qu'on a vue se jouer et perdre une partie dont on n'a jamais su qu'elle se jouait.
Le premier ajuste, apprend, revient. Le second appelle cela la malchance, et recommence à perdre exactement de la même façon, toute sa vie, sans jamais comprendre pourquoi.
Repensez à ce que vous venez de traverser. Seul dans cette pièce, vous vous êtes vu prêt à trahir Jonathan, non par méchanceté, mais par la seule peur d'être trahi le premier.
Vous avez vu deux empires empiler quarante mille bombes pour cette même peur.
Et vous avez découvert qu'une règle toute simple, tenir parole tant qu'on vous la tient, suffit à renverser le piège dès lors que le jeu se répète.
De tout cela découle un principe qu'il faut graver :
Ne placez jamais quelqu'un dans une situation où il peut vous trahir sans que cela lui coûte rien. Si une personne a tout à gagner en vous trahissant et aucune conséquence à craindre, elle vous trahira, peu importe à quel point elle paraît loyale aujourd'hui.
Construisez toujours vos accords, vos partenariats et vos relations de façon à ce que coopérer avec vous reste l'option la plus rentable pour l'autre.
Ce ne sont pas des théories lointaines. Ce sont les règles silencieuses qui décident, en ce moment même, de vos relations, de votre travail, de votre place parmi les autres.
Le jour où vous cessez de jouer à l'aveugle, où vous voyez les coups, les vôtres et ceux des autres, vous ne devenez pas tout-puissant.
Vous devenez quelque chose de plus modeste et de bien plus rare. Un joueur. Vous cessez d'être une simple variable dans l'équation de quelqu'un d'autre.
P.S : Chaque édition démonte les règles invisibles du jeu et de la nature humaine. Je suis en train de les réunir toutes dans un seul livre, pour ceux qui veulent voir le tableau complet. J'en reparlerai. A Jeudi.

